Sortir en mer

“Fuji seen from the sea,” colored woodblock print by Hokusai, from “One Hundred Views of Mt. Fuji,” Vol. 2 (1834)

“Fuji seen from the sea,” colored woodblock print by Hokusai, from “One Hundred Views of Mt. Fuji,” Vol. 2 (1834)

 

Nous quittons Beaufort vers 4 heures du matin le dimanche 25 novembre.  Les vagues annoncées sont raisonnables (2 à 3 mètres, diminuant pour atteindre 1 à 2 mètres) et les vents, assez tranquilles (20-25 nœuds environ).

Il fait trop sombre pour que nous puissions apercevoir les chevaux sauvages sur l’ile que nous longeons.

Maux de mer

Dès que nous sommes sortis du chenail, je laisse Yanick aux commandes et retourne me coucher, espérant l’indulgence de mon estomac.  Peine perdue : le mal de mer me frappe de plein fouet et me laisse groggy plusieurs heures.  Tour à tour, les filles se lèvent et nous rejoignent dehors. Rapidement, elles partagent toutes notre malaise – Yanick lui-même est parmi les plus touchés  –  sauf Gabrielle, qui fait la grasse matinée et se lève, fraiche et dispose et étonnée – étonnée d’échapper aux effets du mal de mer.

Véronique, Myriam  et Ève arrivent à dormir pendant la matinée, les deux premières emmitouflées dans des couvertures, la dernière protégée dans mon manteau. Les vagues rincent abondamment le pont, éclaboussant souvent jusqu’au cockpit où nous nous trouvons tous. Trouver la créativité et l’énergie pour garder les filles et leur couverture à l’abri des embruns requiert tous nos efforts. Les heures s’étirent indéfiniment, le bateau tangue, mais il m’en faudrait beaucoup plus pour regretter les ponts !

À midi, les mousses ont retrouvé leur allant, seuls leurs parents se sentent encore un peu dans le cirage. Il nous restait à portée de la main un timbre de scopolamine contre le mal des transports, en tant que responsable de la cuisine, il me revient. La médication me laisse plutôt somnolente, mais me permet de faire de relativement longs séjours à l’intérieur, où Gabrielle, Myriam et Ève évoluent sans trop de problèmes.

Je prépare une petite soupe poulet et riz avalée avec un appétit variable selon les estomacs, puis Myriam et Gabrielle s’endorment sur les bancs du cockpit pour une petite sieste. Véronique et Ève font de même dans nos bras.

Décidemment, l’énergie des filles laisse leurs vieux parents loin derrière ! Alors que nous somnolerions encore volontiers, alors que nous hésitons frileusement à quitter nos positions confortables dans le cockpit, ces demoiselles, malgré une gîte importante, sont tout à fait disposées à grimper, à jouer, à sauter ou à se suspendre. Bref, elles sont en pleine forme et nous sommes un peu largués, pas trop en forme et, je le confesse honteusement, un peu trop sévères devant leurs débordements. J’ai beau prendre sur moi, je comprends mal qu’on puisse vouloir sautiller sur une jambe ou se suspendre dans la descente alors que le bateau maintient une vingtaine de degrés de gite.

Nous sommes seuls sur la mer, même les oiseaux se font rares, mais les vagues se sont calmées, la mer est plutôt clémente. Aucune véritable trace de dauphin, un seul petit aileron fera une apparition unique à côté du bateau, j’espère le voir revenir, mais non. Peut-être était-ce un requin ? J’ignore ce que je m’imaginais, à dix milles des côtes, mais assurément, je ne m’attendais pas à ce sentiment de solitude, à cette impression de désert.

Le soir tombe, le vent forcit un peu, faisant giter un peu plus le bateau. Je prépare des nouilles qui sont encore une fois diversement accueillies. L’estomac de Yanick n’est pas en très grande forme, c’est Ève qui dévore presque tout le bol qu’ils partagent tous les deux.

Tout le monde est servi, je prends une petite pause à l’air frais avant de rentrer préparer ma propre portion.  Encore quelques minutes, je n’ai pas envie de rentrer déjà. Une petite voix intérieure me dit : « Vas-y, maintenant, tu reviendras avec ton bol. » Je la fais taire à nouveau. Allez, encore une minute et je rentre…

Un bruit de cymbales interrompt mes hésitations : le chaudron de pâtes a volé du poêle pour heurter le banc et terminer sa course tout au fond du carré. S’il a perdu quelques pennes en route, il en contient encore bien assez pour me sustenter et en redonner aux filles qui le désirent. Ouf ! Je l’ai échappée belle ! La prochaine fois, j’écouterai mon intuition marine !

Une organisation à revoir

J’avais pourtant préparé des activités pour les filles, des menus, une liste de collation. J’avais préalablement coupé les tomates et lavé la laitue pour les sandwichs, fait cuire les pâtes, cuisiné le poulet. Mais voilà, nous étions dans un état trop lamentable pour les sandwichs, n’avions pas le goût de poulet. Et la gite rend difficile la peinture, les embruns salés menacent le lecteur DVD, je ne trouve pas la motivation nécessaire pour entrer chercher les déguisements. Ma gélatine cérébrale ne me permet pas de raconter des histoires ou d’inventer des devinettes, recours ultimes. Quant à lire à haute voix… Mal de cœur garanti !

C’est la seconde fois que nous entreprenons une navigation de plus de 24 heures, la seconde fois que presque tout le monde est malade lors de la première demi-journée.  Benoit Villeneuve, qui nous avait donné une formation sur la traversée atlantique (dans le cadre de la Société de Sauvetage) au printemps 2011, prétend que le meilleur moment pour partir est après le diner.  Assurément, avant le déjeuner est un très mauvais moment ! Malheureusement, pour l’instant, c’est le meilleur moment pour profiter des courants de marées et éviter d’arriver à destination en toute fin de journée ou de nuit.

Je dois réinventer presque tous mes repères d’organisation familiale, les défis sont énormes dans des situations où je suis loin d’être à mon meilleur. Et, somme toute, ça me fouette, me motive, j’adore ça !

 

 

5 réponses à “Sortir en mer

  1. Jessica et Patrick de Sail the moon

    On pense à vous, fort et souvent. Courage, l’habitude vous sera de bon secours.

  2. Alexandre Tremblay

    Que dit le dicton encore ? Ce n’est pas seulement la destination qui fait le voyage mais le voyage lui-même….Nous avons expériementés cette été la navigation sur le lac Champlain avec SEULEMENT trois enfants et nous sommes tout a fais d’accord avec ton énoncé sur le saut sur une jambe avec bon vent et manoeuvre à faire !

    Je suis avec mes filles et mon garcon et nous vous envoyons une bonne dose d’Énergie. Le soleil et le temps clément est sans doute proche de vous maintenant.

    Lâchez-pas !

  3. Pauline & Georges

    Lachez pas on vous suit à la loupe bisous à tousXXXXXX☺☺☺☺

  4. Christian Cloutier

    Coline , donc agréable a lire que cette belle aventure :)…les doux rayons de soleil seront a porter dans pas long…un jour a la fois , ont lâchent pas. bye bye

  5. Véronique Duchateau

    J’adore ta dernière phrase et je t’admire!
    Tu es une maman incroyable! Je vous suis aussi sur la carte.
    Bises à tous les 6

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