Le dernier pont

L’Intracostal : dernières aventures

20 novembre

Pamlico Sound

Cinq jours se sont écoulés depuis notre arrivée catastrophe dans le petit port de Wanchese. Pendant tout ce temps, les vents n’ont pas faibli, leur sifflement lugubre dans les haubans me rappelant quotidiennement un passage de L’homme qui plantait des arbres de Giono :

Par là-dessus, le vent également sans repos irrite les nerfs. Il y a des épidémies de suicides et de nombreux cas de folies, presque toujours meurtrières.

« Le vent irrite les nerfs… »  Nous n’en sommes pas encore là, mais ça pourrait venir. Nous piaffons d’impatience à l’idée de reprendre notre route !

Sans attendre l’accalmie, aux premiers petits signes d’essoufflement, nous mettons les voiles pour traverser le Pamlico Sound. Peu profonde, cette vaste étendue d’eau douce reçoit de plein fouet les vents océaniques : les vagues s’y construisent vite et mauvaises.

L’une d’entre elles enverra valser l’ordinateur de Yanick, un ancêtre qui déjà s’essouflait. Le voilà démantibulé, bon pour une retraite que nous lui refusons encore : même capricieux, même esquinté, il peut encore servir. Surtout, Yanick n’a pas le temps de monter la relève. Bref, nous pratiquons l’acharnement thérapeutique à coup de ruban gommé et de bouche à clavier.

Nous partons dès qu’il fait clair : il est hors de question pour nous de négocier le chenail  de Wanchese dans l’obscurité. Nous en serons quittes pour une nouvelle arrivée de nuit, mais nous préférons encore prendre cette chance.

Soleil frileux, lumière spectrale à l'entrée du Pamlico Sound

Soleil frileux, lumière spectrale à l’entrée du Pamlico Sound

Le Pamlico Sound est lugubre sous le ciel menaçant. Si nous y apercevons à l’entrée notre premier dauphin, tout le reste de la journée se fera dans la solitude. Seuls, peut-être, mais seulement en apparence. Nous nous sentons épiés, mal-à-l’aise. En effet, le tonnerre inquiétant d’avions de chasse invisibles roule régulièrement au-dessus  des nuages bas et des hélicoptères militaires patrouillent la zone, nous poursuivant de leur bourdonnement discordant: une large part du Pamlico Sound est militarisée. Il s’agit d’une zone de pratique de bombardements aériens. Sinistre.

L’accueil du Dragon

Le lendemain, nous visitons Oriental, petite ville située au sud-ouest du Pamlico Sound qui tire son nom d’un navire échoué sur ses côtes. Or, en s’inspirant du caractère asiatique de celui-ci, la population d’Oriental a ingénieusement créé de toutes pièces un folklore axé sur la figure mythique du dragon. Scuptures plus ou moins figuratives ornant les devantures, accessoires divers disposés ça et là, aire de nidification protégée, l’emblème d’Oriental en devient presque réel, à tel point qu’on ne serait que peu étonné de croiser un dragon au détour d’une route.

Oriental: notre première rencontre avec des crevettiers...

Oriental: notre première rencontre avec des crevettiers…

... J'en rêvais depuis Forest Gump.

… J’en rêvais depuis Forest Gump.

Alors que j’attends à l’épicerie avec Ève et Véronique la navette que Yanick doit nous envoyer de la marina, un gentil couple de septuagénaires offre de nous y déposer. Nous ne saurions refuser une telle offre ! Or, en voyant les vêtements qui sèchent en guirlande autour du bateau, ceux-ci nous proposent tout de go de venir finir notre lavage chez eux, tout en profitant de la douche chaude et de la télévision à grand écran ! Cette offre a de quoi remporter tous les suffrages !  Mais Shawn et Sheila renchérissent presque immédiatement et nous offrent également le gite et le couvert ! Délaisser pour une fois nos couchettes humides et nos matins frisquets n’est pas sans nous tenter. Seule Véronique dénonce haut et fort l’infidélité : « Je n’aime pas cette maison. Je veux dormir au bateau Lhasa ! »

La générosité de Shawn et Sheila nous laisse sans mots. À la veille de Thanksgiving, alors qu’ils ont sept enfants, quatorze petits-enfants et quatre ou cinq arrière-petits-enfants, ils trouvent encore le goût (et l’énergie !) d’adopter pour une nuit quatre petits mousses espiègles ramassés au bord du quai ! C’est incroyable ! En fait, ça me laisse à la fois sans voix et songeuse, perdue dans des réflexions théologiques : qui appeler lorsqu’on a peur ? Qui remercier pour des gens comme ceux-là ? Je n’ai pas de réponse, mais à tout hasard, je remercie. Deux fois plutôt qu’une.

Pont à la dérive

Nous quittons Oriental dès le lendemain pour nous diriger vers le dernier pont de 65 pieds qui nous sépare de Beaufort et de la mer. Avec une marée de près de 2 pieds, nous devrions être confiants de pouvoir le passer. Mais notre confiance s’est effritée en route, nous ayant définitivement abandonnée. Nous sommes à peine moins qu’anxieux, redoutant une nouvelle mauvaise surprise.

Plus nous approchons du pont, plus celle-ci se confirme : vent et courant se conjuguent et nous poussent (moteur au neutre) à près de 6 nœuds. Normalement, nous passerions le pont à une vitesse d’un nœud ou moins. Embrayer à reculons ? Impossible, nous perdons tout de suite le contrôle du bateau. Revient l’éternelle question : que faire ?

Si nous arrivons trop vite et que nous accrochons, tout arrache, ça ne fait aucun doute. La marge de manœuvre n’est pas assez grande pour que nous tentions la chance.

Une demi-heure passe à figurer la situation, à y chercher une solution. Puis, nous mettons une quinzaine de minutes à nous pratiquer. La manœuvre, encore une fois, est délicate, mais ingénieuse. Il s’agit de passer le pont à reculons, le moteur embrayé vers l’avant afin de combattre cinq des six nœuds du courant. Nous dériverons alors vers l’arrière, vers le pont, à la vitesse d’un nœud et il sera facile de mettre les gaz si la hauteur se révélait insuffisante. Il s’agit donc d’arriver à une dérive contrôlée, autant que faire se peut.

De la base d’un pilier, un homme nous regarde reculer sous le pont, l’air ahuri derrière ses grosses lunettes. Voilà, c’est fait, nous sommes passés ! Nous sommes passés !

Peu après le pont, ce crevettier rouge semble nous faire un signe de connivence: ce pimpant équipage porte le nom de mon grand-père maternel.

Peu après le pont, ce crevettier rouge semble nous faire un signe de connivence: ce pimpant équipage porte le nom de mon grand-père maternel.

Capt Gaston 2

Père Noël : la fin des angoisses

Nous arrivons peu de temps après à Beaufort où, après deux tentatives infructueuses pour jeter l’ancre – les courants sont forts et tous les autres bateaux qui nous ont précédés ont mis deux ancres : avec notre ancre unique, nous ne bougerons pas comme eux et ce sera l’accrochage – nous prenons un quai, fort dispendieux, mais la ville est très agréable et nous ne le regrettons pas.

Nous devions partir dès le lendemain pour un 36 heures de navigation vers Charleston, mais la météo peu engageante a vite fait de nous rappeler que nous sommes épuisés par les émotions de la matinée. Nous passons donc une journée complète à Beaufort, ce qui nous permet de faire la connaissance d’une famille niçoise, Bertrand, Christine et leurs enfants Joséphine, Clémentine et Lancelot, installés à Raleigh depuis un an et demi.

Pour les filles, cette journée supplémentaire à Beaufort chasse une des grandes appréhensions formulées avant même notre départ : comment le Père Noël pourrait-il nous visiter si nous n’avons ni neige, ni cheminée ? Or, ce jour-là, le Père Noël arrive à Beaufort par l’eau, à grand renfort d’avirons maniés par les lutins, et passe juste à côté de notre bateau. « Maintenant, il reconnaitra Lhasa, c’est sûr ! »

C’est sûr !

Et c’est bien la seule certitude que nous avons quant au Temps des Fêtes. Avec tout le retard pris, nos plans initiaux de fêter Noël dans les Bahamas semblent de moins en moins réalistes, puisque nous devons nous arrêter de deux à trois semaines pour rouvrir le chantier sur Lhasa. Nous passerons donc sans doute Noel quelque part en Floride, peut-être aux Keys.  Il y a pire, j’en conviens…

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9 réponses à “Le dernier pont

  1. Que de péripéties! Je suis tellement contente que vous soyez enfin parvenus à passer tous ces ponts! Prenez le temps de bien vous reposer avant de reprendre votre route. Nous pensons très fort à vous.
    Ge B.

  2. ça c’est de l’aventure!

  3. Pauline & Georges

    Enfin Caroline du Sud bravo!!! tout franchi que de courage et de bravoure.J’espère que toute la famille est en bonne santé pas personne malade.

  4. Pauline & Georges

    Les filles doivent être très contentes de voir maman Noel elles sont très belles.Bisous♥♥♥♥

  5. Le passage du pont à la dérive avec le contrôle à rebours sur la vitesse… romanesque! xxx

  6. Véronique Duchateau

    Bravo, bravo! Ca fait plaisir de voir les bouilles des filles. Bonne route. reposez vous un peu en effet.

  7. Christian Cloutier

    Bonjour (bonsoir ??) , a tous bravo , la chaleur commence a ce faire sentir enfin , un noel a la plage 🙂 ?? pourquoi pas ?? pas mal ca !! profitez s’en pour un bon repos bien mériter. Et en avant les braves go…go….goooo…bye bye 🙂

  8. Bonjour, comment allez-vous ? Nous nous etions rencontres a Beaufort NC. Nous sommes rentres a Nice depuis 2 ans maintenant. Et vous ? Bertrand, Christine, Jo, Cle et Lancelot.

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