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Quand le vin est tiré…

L’INTRACOSTAL – quatrieme PARTIE: Savoir rester couchés, un savoir qui manque sur Lhasa

17 novembre

L’albatros parmi les pélicans

Un méchant vent du nord siffle dehors, il souffle  à en écorner les bœufs depuis quelques  jours déjà. Heureusement, la chaufferette arrive à diffuser une bonne chaleur dans le carré. Malgré la protection qu’offre la marina, Lhasa roule, ses amarres se plaignent. Dans la chambre, Myriam parle dans son sommeil, quelques mots incompréhensibles. Les doigts de ma main droite ne m’élancent plus, à peine reste-t-il une raideur dans le majeur : c’était le plus blessé. J’ai eu de la chance, une chance presque inouïe.

On verra si le génois a eu la même chance. La toile de protection qui le couvre est salement éraflée à deux ou trois endroits. Quant au support de bouée sur tribord, il en a pris pour son rhume. Je doute qu’on ne puisse jamais lui rendre son air fringuant, mais je crois qu’il continuera son travail, même de guingois. L’indicateur de vent électronique a été plié à soixante degrés environ. Nous ignorons encore si nous pourrons le redresser.

Nous sommes à Wanchese(1), petit port de pêche à l’aspect miteux dont les bateaux ne sortent pas à cause des vents qui se déchainent. Notre voilier semble être le seul de son espèce ici. Avec son mât qui se déploie, inutile, au milieu des lignes à pêche, on dirait un albatros avec ses ailes gigantesques perdu au milieu des pélicans au bec disgracieux et fort pratique.

Notre voisin prépare son bateau pour la pêche hauturière au thon. Il ajuste ses lignes qui font toutes 700 lbs test, la bestiole moyenne péchée faisant au bas mot 500 lbs – on la ramène grâce à des moulinets électriques. Pour taquiner le poisson, il ira jusqu’à 200 miles des côtes. Malgré l’évidente disparité des armes, j’admire cette bataille avec des poissons monstres dans un océan brutal. Il me semble que cela doit prendre un caractère autrement trempé. Et je pense immanquablement à cette nouvelle de Maupassant où le pêcheur sacrifie sa main à la prise ou au Vieil homme et la mer, d’Hemingway.

Pêcheur de thon et chasseur de ponts – Wahoo et Lhasa.

Nous sommes tout de suite devenus des habitués de la gargote du port qui, pour une bouchée de pain, vend des fritures marines de toutes sortes : crabes en carapace (tout se mange !), huitres, poisson. Ces fritures sont accompagnées de patates frites ou de gombos… frits !

-Vous n’avez rien sans friture ?, a demandé Yanick la première fois.

-Tu es dans le sud ici, sir !, lui a-t-on répondu.

Rien sans friture, donc.

Le crabe est frit… entier ! Pinces, carapace… Servi avec des okras, frits eux aussi !

Outre la gargote, un restaurant à près de 2 miles, un petit magasin de pêche et des douches parfois chaudes (hier, dans l’atmosphère étuvée de la salle de toilette où se trouve la douche, une demoiselle avait laissé son attirail devant le minuscule rideau qui la cachait des regards: bottes à bouts d’acier gigantesques, larges vêtements de chasse, odeur d’Old Spice et de cigarette. Heureusement, elle ne chantait pas, mais  j’aurais parié sur une voix de stentor et une poitrine velue !), bref, outre de rares commodités, il n’y a rien ici. Rien qui puisse nous retenir. Sinon la crainte de ce que ce coin d’eau douce et insidieuse à quelques mètres de la mer peut encore nous réserver.

Haie d’honneur.

15 novembre, 5 h du matin. Le réveil sonne dans notre chambre. Ni Yanick ni moi  ne trouvons la motivation pour nous lever. Pourtant, si nous ne passons pas ce pont de Roanoke Sound aujourd’hui, Dieu sait quand nous le passerons ! Il nous faut une marée basse diurne prévue au point le plus inférieur de la courbe qui soit coordonnée avec des vents du nord afin d’être encore inférieure aux prévisions. Tout semble indiquer qu’aujourd’hui, comme hier et avant-hier, ce sera le cas. Mais pour combien de temps encore ?

Je me lève, commence à préparer le départ, Yanick m’emboite le pas. À 5h35, nous quittons le quai d’Elizabeth city pour la seconde fois en quelques jours. Qui sait si nous n’y serons pas de nouveau ce soir ?

L’échouage

Nous retraversons longuement l’Albemarle Sound. Si le ciel était chaud et clément la première fois, il est maussade et froid aujourd’hui.  Les vagues sont courtes et rapprochées, Ève en souffre.

Peu avant midi, nous arrivons au pont. Selon la table des marées soigneusement étudiée, il est trop tôt pour essayer de le passer. À l’aide des jumelles, je constate que l’échelle sur son pilier indique quelques pouces de moins que lors de notre premier passage avorté.

Nous rebroussons chemin pendant quelques miles pour atteindre Manteo et sa marina, situés au fond d’une baie dont l’entrée est protégée par de nombreux hauts fonds. Un chenail vaguement balisé en permet l’accès.

Nous nous échouons une première fois en prenant le quai que nous assigne la marina : « Ah oui, j’ai oublié de vous dire que vous deviez faire votre approche de telle façon, autrement, il n’y a pas d’eau… » Heureusement, nous arrivons à nous déprendre.  Yanick monte au mât pour y enlever l’antenne VHF et l’indicateur de vent et y installer un dispositif simple d’évaluation de la hauteur du pont. Il n’y a pas de temps à perdre, nous devons revenir au pont à temps pour la marée.

Or, en repartant, voici que nous ne passons pas assez près de la bouée verte ou trop près de la rouge, que sais-je, pas le temps d’y réfléchir, soudain, nous n’avons plus d’eau. Lhasa arrive à labourer le fond de sable sur quelques mètres pour chercher de l’eau, mais n’en trouve pas et stagne. Après de nombreuses tentatives, nous sortons le plomb de sonde : l’eau est tout près sur bâbord, mais le vent nous pousse furieusement par le travers vers tribord. Si près, et pourtant inaccessible.

L’heure tourne, nous nous résolvons à appeler Tow Boat US, un service de dépannage comparable au CAA pour l’automobile. « D’ici une heure ! », nous répond le préposé. L’heure tourne, nous manquerons notre marée, nous rongeons notre frein, mais en vain. Nous n’avons plus beaucoup de choix.

J’ai tout le temps nécessaire pour maugréer sur des bouées qui ne sont plus des aides à la navigation entre lesquelles on peut circuler librement, mais des signaux cabalistiques, des marqueurs d’une course à obstacle secrète : rester auprès des deux premières rouges, puis de la verte, on se croirait dans la Dernière croisade d’Indiana Jones.

Passer le Rubicon

Lorsqu’enfin nous sommes libres, la brunante commence à tomber. Devons-nous retourner sur nos pas à travers l’étroit passage pour tout recommencer le lendemain, alors que des vents violents sont annoncés ? Nous n’avons pas le courage de refaire ce chemin malaisé. Retourner à Elizabeth city, à 5 heures d’ici ? Trop loin. Il reste à aller de l’avant, passer ce pont et rentrer, une demi-heure plus tard, dans le port de Wanchese. « Restez près des deux premières bouées rouges, ensuite ça ira », nous indique le remorqueur.

Nous approchons du pont, le vent forcit davantage, nous y sommes presque, l’échelle indicatrice sur le pilier semble indiquer que l’eau est plus haute que tout à l’heure. Tant pis, nous tentons quand même la chose. Nous approchons doucement, mais le vent nous pousse et il m’apparait soudain clairement que nous ne serons pas en mesure de reculer si ça ne passe pas. Je crie à Yanick de reculer avant que nous ne soyons trop engagés, il y arrive difficilement, mais nous sort quand même de là. Ce faisant, nous passons bien près du pilier et de son marqueur de niveau d’eau et… oui, oui ! L’eau est plus basse !, mais la mesure est partiellement camouflée par une ligne sombre d’algues.

Que faire ? Debout depuis plus de 12 heures maintenant, sommes-nous en mesure de prendre une décision éclairée ? Mais avons-nous le choix d’en prendre une ?

(à suivre…)

(1)    Prononcez Wan-cheese.

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4 réponses à “Quand le vin est tiré…

  1. Salut Yanick et la famille! What is your position? Howmany bridges are in you pasage? If you fill you dingy with somme water, attached to you haylard and swing it our on the boom, would that help you to pass under a bridge?

    ________________________________

    • Salut Jaro !
      Jusqu’à date, nos essais de gîte sont loin d’être concluants ! Nous arrivons à quelque résultat en attachant 2 x 50 gal d’eau sur la baume, mais ça ne nous donne même pas un pied !
      Nous sommes à Beaufort (23 novembre) et sortons demain en mer !
      Et vous les chanceux, profitez bien de la Floride !
      XX

  2. Bonjour… bonsoir les aventuriers!!! je suis toujours contente de vous lire.
    Parfois j’ai des petites inquiétudes pour vous en lisant vos aventures, mais à ce que je peux lire, vous finissez toujours par vous en sortir, tant mieux.
    J’espère que vous allez atteindre la Floride bientôt.
    Je pense aux filles… surtout à Ève, je l’avoue 🙂 il est sure que j’ai d’autres petites fleurs pour occuper mes journées au cpe… mais je te dis qu’elle me manque la belle.
    bises, Nathalie

  3. Bonjour Catherine! Je suis aussi une Catherine, maman de 3 petites filles, et actuellement en road trip aux États-Unis avec toute la famille pour un an après avoir passé l’hiver dernier au Costa Rica. Je te découvre par l’entremise d’Isabel Coutu et je suis heureuse de suivre vos péripéties. Mon conjoint et moi sommes traducteurs (de là notre style de vie de voyageurs) et je trouve que tu écris merveilleusement bien. Au plaisir!

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