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Tant va la cruche à l’eau…

L’INTRACOSTAL – troisième PARTIE: dissolution des solutions

14 novembre 2012

Notre mât est trop haut pour passer sous les ponts de l’Intracostal : notre progression vers la Floride et le temps chaud est fortement compromise. Nous essayons donc de sortir de la voie navigable pour passer par la mer.

Marins des bois

Le Dismal Swamp canal nous accueille sous un ciel bas et marécageux, sur une mer d’huile. Sur les charpentes des arbres, dépouillées par l’automne, demeurent quelques feuillages ferrugineux et rouillés habillés d’étoles de brouillard auquels l’eau sert de miroir.

Le canal serpente dans une végétation humide et inondée. Nous faisons route à travers les hiéroglyphes verts des lentilles d’eau parmi lesquelles les traces de notre passage se lisent jusqu’à l’infini.

L’atmosphère est spectrale.

Puis la pluie se met à tomber à gros bouillons, noyant les reflets et le silence.

Nous arrivons enfin au pont en même temps qu’un vent furieux qui nous prend par tribord. Le canal est étroit, cinquante ou soixante pieds au plus. Nous avançons doucement entre les branchages, mais le vent nous prend, nous pousse, nous accélère.

« Recule ! » Ça ne passe pas ! Nous avons accroché et crochi l’indicateur éolien électronique, nous nous sommes fait une belle frousse.

Maintenant, il nous faut faire demi-tour dans ce bras de canal à peine assez large pour nous.

Yanick amorce la manœuvre, mais les haubans et les barres de flèches accrochent dans les branchages, il ralentit pour nous libérer, mais le vent nous pousse dans la forêt, les branches fouettent le génois et les haubans, les lierres s’accrochent à l’éolienne, d’autres branches menacent ses pâles, l’eau manque sous la quille, nous sommes échoués, nous sommes échoués.

Et le vent nous pousse toujours davantage sur la rive, les branches et les racines.

Je grimpe à l’éolienne pour la libérer, Yanick met les gaz, les branches accrochent haubans et génois, mais nous bougeons, Lhasa est une bonne grosse bête calme et puissante. Nous sortons de là, je protège tant bien que mal l’éolienne, les branches me fouettent le visage, mais l’éolienne est indemne.

Nous avons eu notre leçon et renonçons à faire demi-tour : nous progresserons à reculons jusqu’à ce point du canal où celui-ci s’élargit, environ un mille en aval. Le pont est jonché de de débris, je passe les plus grosses branches par-dessus bord.

Yanick trouve encore le cœur de plaisanter : « Je pourrais écrire un article là-dessus ! Le titre serait Marins des bois ! »

Yanick déblaie le pont des branchages; j'ai déjà enlevé le plus gros.

Yanick déblaie le pont des branchages; j’ai déjà enlevé le plus gros.

Sous un ciel lourd auquel notre mât accrocherait presque, nous revenons à Elizabeth city. Nous espérions ce canal du Dismal Swamp plus facile que le Virginia cut par lequel nous étions venus : nous avons joué, nous avons perdu.

Hiverner à Elizabeth city ?

Après tout, nous assurent les habitants, il n’y a presque pas de neige ici… S’il s’agit de notre scénario le plus pessimiste, ce n’est pas le moins réaliste. En effet, de toutes nos solutions, peu demeurent.

Ainsi, l’idée de revenir sur nos pas pour prendre la mer à Norfolk relève selon toutes les sources concernées de la folie. Il faudrait faire route vers les Caraïbes pour que cela soit possible, une route de quelques semaines sans arrêt que nous ne voulons pas infliger aux filles dès le début du voyage. En outre, du matériel essentiel nous attend en Floride. Ainsi, longer la côte est impossible : il faut contourner largement le mythique Cap Hatteras, surnommé Graveyard of the Atlantic(1) et même dans ces conditions, la navigation promet d’être très difficile, « une folie », précisent les gens du coin.

De même, l’idée de démâter relève davantage du fantasme que de la réalité. Les bateaux sur l’Albemarle Sound sont plus petits que nous, souvent beaucoup plus petits, et les services de marina offerts, nous avons pu le constater, sont minimes et aléatoires.

Il nous faut donc nous représenter devant le pont du Roanoke Sound et, cette fois, le passer !

À Elizabeth city, nous faisons l’effet d’oiseaux rares : « Je n’ai jamais entendu parler de bateaux qui n’aient pas passé les ponts ! » Forcément, les mâtures comme la nôtre s’offrent directement les Caraïbes depuis Norfolk. Cependant, les gens sont bel et bien à la hauteur de la réputation de la ville, Hospitality harbour: ils sont extraordinairement serviables et disponibles. Ainsi, un inspecteur maritime, propriétaire d’un bateau de course et anciennement d’une marina, vient gracieusement nous prodiguer moult conseils et avis divers. Il appert que Lhasa fait plutôt 64 pieds 11 pouces de haut, 5 pouces de plus que l’estimé de Yanick.

Or, il s’avère également que la journée où nous avons tenté de passer le pont jeté sur le Roanoke Sound, la marée, même basse, a été plus haute que prévue. Et ces jours-ci, à cause d’une dépression qui arrive du sud, elle est plus basse que prévue. C’est le moment où jamais de tenter  le coup !

Mais la dépression qui nous permet de passer le pont nous menace aussi de vents violents pendant plusieurs jours. Les services météorologiques américains décommandent aux petites embarcations de sortir à partir du lendemain soir. De plus, après  le pont, il y a peu d’abris. Resterons-nous à Elizabeth city pour attendre environ une semaine  la fin du mauvais temps ? Nous sommes complètement crevés, l’endroit est accueillant, tout nous pousse à rester. Mais c’est maintenant  le bon moment pour passer le pont. S’il nous faut attendre une marée basse et de belles conditions météorologiques, nous pourrions y passer l’hiver !

Nous nous couchons pleins d’incertitudes et d’appréhensions, remettant la décision au lendemain.

(1)    Cimetière de l’Atlantique. Le phare signalant le Cap Hatteras mesure 61 mètres (200 pieds) de haut, ce qui en fait le plus haut phare en Amérique et le 23eau monde.

Le phare du Cap Hatteras peint par Roger Bansemer.

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7 réponses à “Tant va la cruche à l’eau…

  1. La nuit porte conseil… Je pense à vous et vous envoie plein de courage ! Grosses, grosses bises.

  2. Le billet date du 14 novembre, j’espère qu’en date du 20 novembre vous avez déjà franchi ce fameux pont qui ressemble à Moby Dick. Comment vont les filles. Elles doivent sentir l’anxiété des parents. Merci de partager ces moments intenses avec nous. Bisou à vous 5.

  3. Je vous suis avec empathie… Je vous souhaite de tout coeur de passer ce pont et de, enfin, passer à autre chose. Courage 🙂
    Catherine

  4. Véronique Duchateau

    En effet, le décor est spectral! Les photos sont très belles! J’espère de tout coeur que vous allez bien tous les 6 et que vous récupérez un peu à Elisabethville avant de repartir. D’énormes bises de Paris

  5. Encore des gros problemes pour des amateurs….

  6. Pauline & Georges

    Pauline & Georges | 20 novembre 2012 à 13:32 | Répondre Ne vous découragez pas tout est devant vous, la belle température, la chaleur, le soleil. Allez un coup de pied tout en restant prudent on part !Catherine fait attention aux branches, Yanick tu sortiras ton livre en Floride. Soyez prudents on vous embrasse tout les 6.

  7. Oups! bisou à vous 6.

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