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Migrations

(Article nautico-littéraire)

(c) sisters-of-spin.com

Le passage des voiliers d’oies migrateurs marque le départ de leurs homonymes marins. Abattant la forêt de leurs mâts, couchant momentanément leurs grandes ailes, ils partent l’un après l’autre derrière les oiseaux tapageurs.

Yanick, nostalgique, voit de la marina s’éloigner ces grands oiseaux aux noms qui chantent: Aloha Spirit, Sea Misty.

Tout près de Lhasa, Papy Tao lisse ses plumes, essaie ses ailes, qu’il déploiera bientôt pour quitter son ponton. Yanick appréhende le moment où il restera seul, le quai comme un nid déserté, et met les bouchées doubles pour préparer notre long hivernage estival.

Et continuent de s’éloigner voiliers volants et voguants.

De mon côté, prise dans un maëlstrom frénétique, prise dans la persistance d’un été qui se prélasse et s’étire, dans la répétition d’une routine folle, je ne vois pas l’automne arriver et le départ approcher. Je sens bien que, tourbillonnant ainsi, je passe à côté de quelque chose. Les filles et moi, captives de notre cocon, je nous sens encore tellement chenilles et si peu papillons !

Et pourtant, j’attends vertigineusement le 22 septembre où je n’aurai plus d’étudiants (l’examen final sera passé), plus de maison (abandonnée le 20 septembre), plus de chum (travaillant au bateau) et plus d’enfants (envoyés pour une dernière fois chez leurs grands-parents, en visite d’au revoir). Que me restera-t-il, alors ?

Il me restera toujours… cette curiosité boulimique qui m’emporte, cet appétit de découvrir qui m’allume.

Amenez le festin !

Suivent des extraits de textes de Saint-Exupéry dont la lecture est postérieure à cet article si l’écriture le précède de beaucoup. Je renoue ainsi avec l’auteur du Petit Prince et me promets d’ajouter Terre des Hommes à mes lectures marines…

(c) notreterre.wordpress.com

Quand passent les canards et les oies sauvages à l’époque des migrations, il s’élève une étrange marée, sur le territoires qu’ils dominent.Les oiseaux domestiques comme aimantés par le grand vol triangulaire, amorcent un bond inhabile et qui échoue à quelques pas. L’appel sauvage a frappé en eux avec la vigueur d’un harpon, je ne sais quel vestige sauvage. Et voilà les canards de la ferme changés pour une minute en oiseaux migrateurs. Voilà que dans cette petite tête dure, où   circulaient d’humbles images de mares, de vers, de poulaillers, se développent les étendues continentales, le goût des vents du large et de la géographie des mers. Et le canard titube de droite à gauche dans son enclos de fils de   fer, pris de cette passion soudaine dont il ne sait pas où elle le tire et de ce vaste amour dont il ignorera toujours l’objet.

Ainsi  l’homme qu’une évidence inconnue empoigne découvre dans leur vanité ses occupations de comptable, comme aussi les douceurs de sa vie  domestique.  Mais il ne sait point donner un nom à cette vérité souveraine. Cet appel qui t’a remué tourmente sans doute tous les hommes… Mais la sécurité domestique a trop bien étouffé en nous la part qui pourrait l’entendre. Nous tressaillons à peine, nous donnons deux ou trois coups d’aile, et tombons dans notre cour. Nous sommes raisonnables. Nous craignons de lâcher nos petites proies pour une grande ombre…

Le canard domestique ignorait que sa petite tête fût assez vaste pour contenir des océans, des continents, des ciels, mais le voilà qui bat des ailes, méprise le grain, méprise les vers, et veut devenir canard sauvage…

Il est des départs d’oiseaux migrateurs qui s’engagent par vents contraires sur l’océan. Et l’océan se fait trop large pour leur vol,  ils ne savent plus s’ils  aborderont l’autre rivage. Mais il est dans leur petite tête des images de soleil qui maintiennent ce vol.

(Saint-Exupéry, Reportages, Madrid, pour le Paris-soir, 1936, en pleine Guerre d’Espagne)

… Quand vient le jour où les anguilles doivent rejoindre la mer des Sargasses, tu ne peux plus les retenir. Elles se moquent bien de leur confort et de leur paix des eaux tièdes. Elles vont leur chemin dans les labours, se déchirent aux baies, s’écorchent aux pierres. Elles cherchent la rivière, qui mène à l’abîme.

(Saint-Exupéry)

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Une réponse à “Migrations

  1. Il te restera nous! Même quand vous serez loin, nous serons là!
    ge
    xxx

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